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Châtellerault : Sur les traces de la manu.

              Châtellerault : Sur les traces de la manu.

                        

Châtellerault : Sur les traces de la manu 

P. Bugnet et M.-C. Albert entourant ici la présidente du CCHA. Albert P. Bugnet et M.-C.entourant ici la présidente du CCHA.

La Manufacture d'armes de Châtellerault, une histoire sociale. C'est sous ce titre que Marie-Claude Albert, Pierre Bugnet, David Hamelin et Patrick Mortal ont publié en septembre dernier un ouvrage imposant sur l'histoire des hommes qui ont fait la Manu. Un ouvrage riche et passionnant qu'on a trouvé dommage de ne pouvoir présenter que par un article lors de sa parution. C'est ainsi qu'avec l'accord des auteurs et de l'éditeur nous avons décidé de lui consacrer une série d'articles tout au long de cette année scolaire jusqu'au mois de juin. 
Les deux Châtelleraudais de l'équipe, Marie-Claude Albert et Pierre Bugnet, accompagnés sur un épisode par Françoise Metzger, s'appliqueront donc à détailler la riche histoire de la manufacture. De l'arrivée des Alsaciens à la fermeture, en passant par la mécanisation, le syndicalisme ou la Résistance, chaque mercredi, ils vous proposeront de les suivre dans cette passionnante aventure que représentent les 150 ans d'histoire de cet emblème du Châtelleraudais.
A cette occasion, Geste Éditions vous propose de gagner des ouvrages sur la région. Pour cela, il vous suffit de découper le bulletin ci-contre et de le renvoyer à l'adresse indiquée...« La Manufacture d'armes de Châtellerault, une histoire sociale (1819-1968) », chez Geste Éditions. 424 pages. 25 €

Châtellerault - Sur les traces de la manu : 1. Le 14 Juillet c'est aussi une fête locale

Une lithographie de 1837.

Une lithographie de 1837. - (dr)

L’acte de naissance de la Manufacture date du 14 juillet 1819, bien avant que la date ne soit fixée comme fête nationale.

Certes, le 14 juillet n'est pas encore une fête nationale lorsque le roi Louis XVIII et ses ministres signent ce jour de 1819 l'ordonnance qui scelle l'acte de naissance de la Manufacture royale d'armes de Châtellerault. Mais peut-être ont-ils songé à cet anniversaire ?

En tout cas, la décision a été mûrement réfléchie depuis 1816 avec le maire influent Robert-Augustin Creuzé et son conseil municipal, qui achètent un grand terrain agricole de 11 hectares sur la rive gauche au confluent de la Vienne et de l'Envigne et le cèdent à l'État. 
Pourquoi le choix de construire une manufacture d'armes dans cette petite ville du Centre-Ouest de 8.000 habitants ? 
D'abord, pour des raisons militaires : le gouvernement français tire les leçons des défaites de l'Empire, particulièrement de celle des Cent jours à Waterloo en 1815, et du risque à maintenir des manufactures d'armes sur la frontière Est, proche des armées ennemies. Il est donc décidé de les déplacer vers le centre. Celle du Klingenthal en Alsace se repliera donc à Châtellerault avec ses armuriers très qualifiés qui ont perdu leur emploi et viennent de se mettre en grève.

On mise sur le débit de la Vienne

Même s'ils vont y perdre beaucoup de leurs privilèges et de leur indépendance, Châtellerault représente une relative aubaine. 
Quant aux couteliers, leur présence a certes favorisé l'implantation de la manufacture mais pas de manière durable. Peu qualifiés pour fabriquer des sabres, ils eurent du mal à honorer la première commande.
La situation géographique de Châtellerault a également compté dans la décision : placée sur la grande voie de communication vers Bordeaux et l'Espagne, la ville pourrait permettre de mener la guerre au sud (le soutien au roi d'Espagne et les conquêtes méditerranéennes). Et puis, même si la vapeur a fait son entrée dans l'industrie, l'eau est encore l'énergie motrice la plus recherchée. On mise donc sur le débit de la Vienne pour créer des usines hydrauliques productives et mécanisées, à l'image de l'armurerie anglo-saxonne. Mais les audacieux contemporains avaient-ils pris la mesure du coût d'une telle entreprise et des caprices des eaux ?....

 Châtellerault - Sur les traces de la manu : 2. La manufacture royale un moulin sur la Vienne

L'ancien barrage tel qu'il existait au XIX<sup>e</sup> siècle.

L'ancien barrage tel qu'il existait au XIXe siècle.

Le puissant ensemble hydraulique, moteur de la manufacture, créé en 1819, est toujours en activité et contribue à l’embellissement de la ville.

Pour remplacer trois manufactures fabriquant des armes blanches et des armes à feu, il était nécessaire de construire à Châtellerault de nombreux ateliers de maîtres-ouvriers mais aussi une grande usine, donc de disposer d'une source d'énergie abondante et bon marché. L'énergie hydraulique fut choisie, la Vienne prenant le relais des rivières du Nord, des Ardennes et des Vosges.

Un barrage est donc construit sur la rivière pour alimenter par un canal de dérivation un ensemble de huit roues en fonte de grande dimension : 6,50 m de diamètre et jusqu'à 2 m de largeur. Elles actionnent les mécanismes situés dans cinq bâtiments : martinets de forge, aléseuses et tours à canons d'armes à feu, meules à aiguiser les armes blanches… La puissance dépend du débit. Elle peut atteindre 400 kW.
À l'origine, le barrage est un simple mur percé de quatre pertuis de 4 m de largeur fermés par des poutrelles empilées et donc amovibles. Il n'existe pas de canal de décharge mais la rivière se charge d'en creuser un lors de la crue de 1.840 aux dépens des jardins de la rive droite, qui donnent ainsi naissance à l'île Cognet. L'élévation du niveau en amont du barrage donne des soucis aux propriétaires de moulins de Cenon et de pêcheries de Chitré, qui obtiennent des indemnisations.
Durant près d'un demi-siècle, cet ensemble hydraulique assure seul le fonctionnement de la Manu, puis le développement de la mécanisation et la fabrication en grande série obligent à le compléter par l'énergie thermique. Les roues cèdent progressivement la place à des turbines.

Le barrage est reconstruit en 1920

Enfin, en 1920 le barrage est reconstruit, accompagné d'une usine hydroélectrique. Aujourd'hui, l'énergie hydraulique est de nouveau seule présente pour fabriquer de l'électricité. 
La manufacture a donné sa physionomie actuelle à la ville, avec son barrage, son canal et son immense plan d'eau propice au canotage. La Vienne, l'Envigne et le canal délimitent une presqu'île, le Jardin du directeur, qui constitue un agréable espace naturel...

Châtellerault - Sur les traces de la manu : 3. L'arrivée des Alsaciens à la Manu

Un armurier alsacien venu de Mutzig et son épouse. - Un armurier alsacien venu de Mutzig et son épouse. - (Collection particulière)

Un armurier alsacien venu de Mutzig et son épouse. - (Collection particulière)

Frappés par la délocalisation stratégique, des armuriers alsaciens se sont exilés au début du XIX e  siècle au profit de la manufacture de Châtellerault.

Grégoire Schaffner a trois ans lorsqu'il arrive à Châtellerault en 1839 ; un long voyage en diligence a conduit sa famille du Klingenthal, tout là-bas, au pied des Vosges, jusqu'à la manufacture d'armes où son père va désormais fabriquer des sabres.

Comme des dizaines d'Alsaciens il n'a pas eu le choix car la production s'arrête définitivement en Alsace, et à Châtellerault, leur savoir-faire est indispensable pour faire fonctionner l'atelier d'armes blanches. C'est une nouvelle vie qui commence dans le faubourg de Châteauneuf où tout est si différent pour eux !
Les Schaffner s'installent dans les logements de la Manu où vont naître d'autres enfants. Les quatre fils vont devenir ouvriers en armes, les deux filles se marieront avec des boulangers. Ils feront souche, comme les Krebs, les Gemehl, les Bisch et bien d'autres arrivés à la même époque et installés dans la Grand-Rue, la rue Madame, la rue Saint-Marc (actuelle rue C.-Krebs).
D'apprenti à contrôleur, Grégoire gravit tous les échelons à la Manu. Lorsqu'il prend sa retraite en 1894 d'autres Alsaciens sont arrivés au printemps 1870, après la fermeture de la manufacture d'armes à feu de Mutzig. En 1871 et 1872, les exilés seront de plus en plus nombreux avec la guerre franco-prussienne qui entraîne l'annexion de l'Alsace désormais allemande ; c'est un voyage sans retour et la plupart des nouveaux arrivants optent pour la nationalité française.

Le dernier témoin de l'exil

La communauté se regroupe à Châteauneuf autour de la nouvelle église Saint-Jean-l'Evangéliste ; dans la « chapelle des Alsaciens » les inscriptions en allemand des vitraux rappellent la province perdue, et les tombes du cimetière de Châteauneuf portent de plus en plus de patronymes alsaciens.

En 1936, on fête officiellement les 100 ans de Grégoire ; il s'éteindra deux ans après, dernier témoin de l'aventure qui avait conduit les ouvriers en armes du Klingenthal jusqu'aux rives de la Vienne...

Châtellerault - Sur les traces de la manu : 4. Des ouvriers inégaux face à un travail pénible
             Devant ces meules (exposées dans l'enceinte du Centre des archives de l'Armement), on imagine le travail pénible des aiguiseurs. - Devant ces meules (exposées dans l'enceinte du Centre des archives de l'Armement), on imagine le travail pénible des aiguiseurs.
Devant ces meules (exposées dans l'enceinte du Centre des archives de l'Armement), on imagine le travail pénible des aiguiseurs.

Au début des XIX e  siècle, les ouvriers de la Manu ne sont pas égaux face aux risques de la maladie, du licenciement et de l’âge.

Marteler l'acier, forer les canons des fusils, aiguiser les armes blanches sur les meules, actionner les martinets de la forge, limer les pièces : autant d'opérations épuisantes et dangereuses pour la santé durant plus de 12 heures par jour.

Selon les études du docteur Desayvre, publiées en 1856, les aiguiseurs souffrent de déficiences visuelles et de graves maladies pulmonaires à l'origine de décès précoces avant 40 ans.
D'après les rapports d'autopsie, il n'est pas rare de déceler près d'un gramme de limaille dans les poumons à cause de la poussière des meules.
Les solutions mises en place (limes tournantes, meules artificielles, systèmes d'aspiration) restent vaines ou insuffisantes. C'est seulement en 1904 que les ouvriers pourront cesser leur activité dès les premiers symptômes.
Plus qu'aux conditions de sécurité, c'est au statut du personnel que le roi s'intéresse car il doit remettre les ouvriers du royaume dans son giron et accompagner d'un « plan social » les fermetures des manufactures de l'Est.
Par l'ordonnance du 12 mars 1819, il fixe donc un nouveau statut, celui d'ouvriers immatriculés engagés pour six ans renouvelables et bénéficiaires d'une pension de retraite à partir de l'âge de 50 ans et au terme de 30 années de service.
Les retraités peuvent continuer à travailler à la manufacture tout en percevant leur pension avec une majoration.
Le fait de donner une pension aux ouvriers de l'État n'est pas nouveau car c'était un ancien privilège supprimé puis rétabli durant la Révolution avant de tomber en désuétude sous l'Empire. Jusqu'aux années 1850, les deux tiers de l'effectif de la Manu sont des ouvriers immatriculés et ce régime permet de garder les plus qualifiés.

Les ouvriers libres n'ont pas de retraite

Mais les autres ouvriers dits « libres » ne profitent pas de ces avantages. Sans engagement, ces personnels temporaires ne perçoivent pas de retraite mais seulement des secours. A leur départ, ils prennent « leur masse », une sorte d'indemnité de licenciement (instituée en 1855), versée par une caisse mutuelle à base de cotisations et de dons.
A la fin du Second Empire, les trois quarts des ouvriers se trouvent privés des avantages de l'immatriculation et la précarité s'accentue. De nouvelles garanties pour le personnel deviennent nécessaires d'autant plus que s'amorcent des changements technologiques...Mercredi prochain : 5. Des entrepreneurs aux ingénieurs.