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Châtellerault : Sur les traces de la manu.

             Châtellerault : Sur les traces de la manu.

                          

Châtellerault - Sur les traces de la manu : 11. Les mobilisés fabriquent les armes de la victoire

Réunion d'ouvriers, dont beaucoup de mobilisés, en 1916. - Réunion d'ouvriers, dont beaucoup de mobilisés, en 1916. - (Cliché Maurice David, GM)

Réunion d'ouvriers, dont beaucoup de mobilisés, en 1916. - (Cliché Maurice David, GM)

Durant la guerre, beaucoup de travailleurs partent sur le front. Ils sont remplacés par d’autres, mobilisés, qui constituent la moitié de son effectif.

La Manu a connu son expansion maximale entre 1914 et 1918 : expansion territoriale avec l'annexe de la Brelandière (1) ; expansion de la production d'énergie avec une puissante centrale électrique thermique ; enfin expansion du personnel qui passe de 1.400 en août 1914 à plus de 7.000 fin 1916, le maximum absolu.

 L'ancienne caserne de Châteauneuf utilisée

Pour constituer cet énorme effectif, alors que tous les hommes valides sont sous les armes, il a fallu recruter de tous côtés : des étrangers, des femmes, et surtout des militaires, mobilisés détachés de leur corps de troupe, viennent animer les ateliers.
Ces mobilisés sont fournis par les dépôts de troupes de Châtellerault et de la région sur demande du directeur de la Manu, parfois sur recommandation par une personnalité. Ils appartiennent à toutes les catégories : armée active, territoriale, service armé ou auxiliaire, ajournés, sursitaires. Le directeur recherche des ouvriers spécialisés et en obtient un certain nombre, mais en fait la majorité des mobilisés de la Manu appartiennent à tous les métiers et sont utilisés comme manœuvres ou usineurs.
Leur nombre dépasse 3.500 en 1916. Ce recrutement suscite parmi la population châtelleraudaise des soupçons d'« embusquage » (2) qui se traduisent par de nombreuses lettres de protestation. Par ailleurs, les énormes besoins du front en hommes déterminent le gouvernement à récupérer le maximum des affectés spéciaux de l'arrière. Les lois Dalbiez en 1915 et Mourier en 1917 sont votées en ce sens. Des commissions spéciales sont créées et appliquent le slogan : « Les jeunes à l'avant, les vieux à l'arrière. » Finalement, à l'exception des spécialistes indispensables, les mobilisés de l'armée active font un séjour sur le front. Ils sont remplacés par des territoriaux et par des blessés réformés, parfois mutilés.
Les mobilisés de la Manu restent soumis aux lois militaires. Ils ne peuvent s'absenter ni même circuler sans autorisation. Il est difficile de leur trouver des logements. Il faut recourir à l'ancienne caserne de Châteauneuf (3) ou à des chambres chez l'habitant. Certains d'entre eux se plaignent de la cherté de la vie et de la dureté des conditions de travail, les mêmes que celles des employés civils.
La Manu n'aurait pu remplir sa mission sans ses mobilisés. Ils ont sans doute été quelque peu protégés, mais la guerre était devenue industrielle et en produisant les armes pour la victoire ils ont également bien mérité de la patrie.

 (1) Actuel site de Thalès. (2) Aujourd'hui, on les qualifierait de planqués. (3) A côté du CCAS rue du Nouveau-Brunswick, actuellement occupée par des logements.

Châtellerault - Sur les traces de la manu : 12. Les premiers étrangers en 1914 sont belges

Défilé des Belges le 21 juillet 1915 sur le pont Henri-IV pour célébrer la fête de l'Indépendance de la Belgique. - Défilé des Belges le 21 juillet 1915 sur le pont Henri-IV pour célébrer la fête de l'Indépendance de la Belgique. - (Source : Archives municipales de Châtellerault, fonds Arambourou)

Défilé des Belges le 21 juillet 1915 sur le pont Henri-IV pour célébrer la fête de l'Indépendance de la Belgique. - (Source : Archives municipales de Châtellerault, fonds Arambourou)

De nombreux étrangers ont participé à l’effort de guerre national en travaillant à la Manu durant la Première Guerre mondiale. Parmi eux plus de 200 Belges.

Le nombre des étrangers a plus que doublé pour atteindre 522 à la fin de 1917 car il faut remplacer les ouvriers mobilisés sur le front. La première vague, arrivée dès novembre 1914, est composée de 115 réfugiés belges partis sur les routes de l'exode lors de l'occupation de leur territoire par les troupes allemandes. En effet, plus de la moitié des réfugiés dans le département de la Vienne sont belges. Parmi ces premiers ouvriers belges recrutés figurent des soldats volontaires engagés sur le sol français tel J.-B. Lichtfous qui a fait acte de candidature comme armurier breveté, réformé en raison de son âge.

Si ce premier recrutement est improvisé, les suivants relèvent de décisions ministérielles comme celle du 29 mars 1915 qui envoie 203 ouvriers belges dont 35 femmes à la Manu. Dans cette seconde vague arrivent des spécialistes par petits contingents, surtout des ajusteurs mais aussi quelques armuriers, tourneurs… Le 28 août 1915 a lieu l'embauche de 239 Belges, la plus importante mais il s'agit d'un engagement temporaire pour trois mois et discontinu. Une part de l'effectif subit le chômage partiel dès janvier 1916 et à l'issue de leur contrat la plupart sont incorporés dans l'armée belge. Par ailleurs, si les salaires des ouvriers qualifiés sont supérieurs à ceux des ouvriers français, ils demeurent inférieurs au tarif belge.
S'ajoutent des difficultés de logement : dans un cantonnement provisoire face à la Manu pour certains mais à l'extérieur de la ville pour la majorité qui doit prendre un train spécial pour se rendre à l'usine. De plus, les manuchards ne voient pas toujours d'un bon œil ces ouvriers étrangers qui font l'objet de lettres anonymes, particulièrement les ouvrières belges soupçonnées de « flânerie pendant les heures de travail ».

 La Place de Belgique en souvenir

Néanmoins, les relations avec la population locale s'avèrent plutôt bonnes. En témoignent les mariages mixtes, les naissances, les inhumations dans nos cimetières et même une place de Châteauneuf renommée « Place de Belgique ». C'est là qu'Aloïs Mauritz Loose, fils d'un ajusteur-aiguiseur belge, voit le jour le 4 février 1916, et qu'il passe ses trois premières années. 
Il restait encore 125 Belges à la Manu lorsqu'est décrétée la démobilisation le 16 décembre 1918. Une grande partie de cette main-d'œuvre de substitution est alors licenciée.

Châtellerault - Sur les traces de la manu : 14. La guerre intensifie le travail féminin à la Manu

                                           Des ouvrières de la manufacture posent en studio. - Des ouvrières de la manufacture posent en studio. - (Source : collection particulière)

Des ouvrières de la manufacture posent en studio. - (Source : collection particulière)

Plus de 1.500 femmes ont travaillé à la Manu de 1915 à 1918 pour remplacer les hommes mobilisés.

Le recrutement débute le 27 mars 1915 (114 embauches). L'effectif féminin a décuplé en deux ans pour atteindre 1.569 au 1er octobre 1917. Un phénomène vivement encouragé par le ministre qui juge le recrutement insuffisant à Châtellerault où avec moins de 10 % du personnel, le taux est inférieur à celui des autres manufactures.

Ces femmes sont en priorité employées à la production comme « usineuses » ou « visiteuses ». Ces dernières sont chargées de contrôler des pièces, une nouvelle attribution pour les femmes.

 Elles doivent présenter un certificat de " bonnes vie et mœurs "

Autre fait nouveau, des ouvrières professionnelles sont recrutées à la suite d'un examen d'aptitude. Une formation au meulage et à la rectification d'outillage est même dispensée sur place si bien que des usineuses parviennent à confectionner les délicats forets à percer les canons de fusils tandis que d'autres deviennent affûteuses ou limeuses.
Cependant la conception du travail féminin demeure traditionnelle à l'image de cette circulaire de la direction du 25 novembre 1916 : « Le travail confié aux femmes consiste toujours dans des opérations simples pour lesquelles il faut à la fois moins de force, moins d'attention. »
La confiance est loin de régner : à l'embauche, les femmes doivent présenter un certificat de « bonnes vie et mœurs » et les motifs d'exclusion confirment cet état d'esprit. Elles travaillent dans des ateliers séparés et leur salaire est inférieur à celui des hommes sous prétexte qu'il revient plus cher d'embaucher des femmes car il faut davantage contrôler leur travail.
En 1916, une usineuse gagne 0,30 francs de l'heure (0,50 pour un usineur). La durée effective du travail de jour est de 9 h ¼ et en 1918, les deux-tiers des femmes travaillent la nuit (9 h). Mutées dans plusieurs ateliers ou employées parfois moins de 15 jours, elles subissent une forte mobilité.

En octobre 1919, il n'en reste plus que 84

Après la démobilisation, la quasi-totalité des femmes est licenciée. En octobre 1919, il n'en reste plus que 84, surtout des veuves de guerre. Le sort de ces centaines d'ouvrières n'intéresse guère l'opinion publique et une lettre anonyme affirme même qu'« il est juste de mettre les femmes dehors et de prendre les hommes qui ont défendu vaillamment leur patrie ».
Il demeure cependant les aménagements installés grâce au comité de travail féminin créé par le ministère : tabourets et ventilation dans les ateliers, une sage-femme, une chambre et des dispositions pour allaiter, un projet de crèche, un congé de maternité de 8 semaines, autant d'innovations sociales qui vont marquer l'entre-deux-guerres.

Châtellerault - Sur les traces de la manu : 15. 1919-1939 : la crise secoue les réformes sociales

Bâtiment 212, abritant le service social, construit vers les années 1930, situé sur l'actuelle place Henri-Roy, détruit dans les années 1970. - Bâtiment 212, abritant le service social, construit vers les années 1930, situé sur l'actuelle place Henri-Roy, détruit dans les années 1970. - (Source : centre des archives de l'Armement)

Bâtiment 212, abritant le service social, construit vers les années 1930, situé sur l'actuelle place Henri-Roy, détruit dans les années 1970. - (Source : centre des archives de l'Armement)

La Première Guerre mondiale a changé les mentalités. Des réformes sociales sont mises en œuvre que la crise économique remet en cause.

Les ouvriers anciens combattants, mutilés et victimes de guerre sont naturellement les premiers bénéficiaires de nouveaux droits en vertu de la loi du 31 mars 1919 (soins gratuits, réforme des pensions…).

Le ministre Albert Thomas envisage une participation du personnel à la gestion de l'établissement. Les difficultés de logement des ouvriers recrutés durant la guerre font avancer l'idée d'habitat social. Le directeur participe à la mise en place d'un office public d'habitation à bon marché (ancêtre des HLM) et à la création de cités-jardins et de jardins ouvriers dans le cadre de la loi de 1912 appliquée en fait après la guerre.

Semaine de 40 heures et congés payés

Ces avancées sont portées par l'unité syndicale. Des militants de la manufacture tels qu'Émile Grandin et Albert Giraudeau forment en 1925 un groupement des forces syndicales, les « Amis de l'Unité ». Les salariés veulent voir leur qualification reconnue ; déjà le statut d'après 1945 s'élabore. S'appliquent également les nouvelles lois sur les assurances sociales de 1928-1929 (maladie, maternité, vieillesse, invalidité, décès) et la mise en place d'un service social. Le service médical établi depuis 1897 rembourse désormais les soins de médecins spécialistes et les frais de déplacement.
Cependant, au début des années 1930, la Manu n'est pas épargnée par la crise économique. Non seulement la masse d'assistance est en déficit mais en 1934 le maréchal Pétain, alors ministre de la Guerre, instaure la retraite anticipée pour dissimuler les suppressions d'emplois, et le gouvernement de Laval supprime les compléments de salaire pour les ouvriers en instance de pension.
Ces mesures ajoutées à l'émeute parisienne des ligues d'extrême droite du 6 février 1934 mobilisent le personnel : le 12 février, 800 ouvriers se rassemblent au Splendid Cinéma à l'appel du Comité antifasciste.

Grève générale

En juin 1936, la Manu ne connaît pas de mouvements sociaux de grande ampleur mais les travailleurs de l'État appuient ceux du secteur privé et des entreprises nouvellement nationalisées. Avec eux, ils profitent de la semaine de 40 heures et des premiers congés payés. Le syndicat de la manufacture prend en charge en partie l'accueil de réfugiés républicains espagnols.
Mais l'horizon s'assombrit lorsque le président du Conseil, Édouard Daladier, suspend les acquis de 1936 déclenchant la grève générale du 30 novembre 1938 et les premières révocations. Moins d'un an plus tard, sonne l'heure d'une nouvelle mobilisation…

Châtellerault - Sur les traces de la manu : 16. L'Entre-deux-guerres celle de l'arme automatique

                        Le général Reibel est à l'origine des innovations techniques qui firent la renommée des armes automatiques de la MAC. - Le général Reibel est à l'origine des innovations techniques qui firent la renommée des armes automatiques de la MAC. - (Source : CAAPC)

Le général Reibel est à l'origine des innovations techniques qui firent la renommée des armes automatiques de la MAC. - (Source : CAAPC)

Entre 1920 et 1940, la Manu, sous l’impulsion du général Reibel, étudie et fabrique les armes automatiques de l’armée et de l’aviation françaises.

La Première Guerre mondiale a révélé certaines insuffisances de l'organisation des études et fabrications d'armement.
Les réflexions engagées en 1919 conduisent à la création de la Direction des fabrications d'armement en 1933 et d'un corps d'ingénieurs militaires en 1935. La Manu cesse de dépendre de l'Artillerie pour entrer dans un cadre industriel militaire national, préfiguration de ce qui existe aujourd'hui.

Dès 1920, des Services des Etudes spécialisés sont créés dans les manufactures. Celui de Châtellerault est dédié en priorité aux armes automatiques. Il est dirigé par le colonel, puis général Reibel.
Celui-ci est chef d'escadron et sous-directeur technique de la MAC (*) en 1914. Il est promu colonel après la guerre et général au moment de son départ en retraite en 1928. Il reste alors en fonction à titre civil jusqu'en 1933.
La ville de Châtellerault a donné son nom à une rue en 1961.
Le général Reibel est à l'origine des innovations techniques qui firent la renommée des armes automatiques de la MAC, conçues durant les années 1920-1930. La Manu lui doit beaucoup pour une période qui fut peut-être la plus brillante de son histoire au point de vue de la création technique et qui a préparé le renouveau de l'après-guerre.
D'un effectif très modeste à l'origine, le Service d'Etudes de la MAC se développe ensuite pour atteindre à la veille de la guerre 39 personnes, essentiellement ajusteurs, tourneurs et dessinateurs. En 1936, les études représentent 8 % de la main d'œuvre dépensée. On y emploie donc bien plus de personnes que celles qui appartiennent au service d'Etudes.
Le fusil-mitrailleur modèle 1924/29, la mitrailleuse pour chars et forteresse modèle 31, couramment appelée « reibel », les mitrailleuses d'aviation modèles 34 et 39 constituent l'armement standard de l'armée en 1940.

 Une époque de création et de fabrication intense

La qualité de ces armes conçues et fabriquées à Châtellerault est incontestable et leur fabrication sera reprise après la guerre, jusqu'au milieu des années 1950.
La période 1920-1940, apparemment assez neutre à la Manu, avec des effectifs réduits, est en fait une époque de création et de fabrication intense durant laquelle l'armée française reçoit une dotation en armes automatiques modernes conçues et réalisées à Châtellerault.

 Châtellerault - Sur les traces de la manu : 17. 1939-1940, mobilisation réussie à la Manu

Les travaux de construction de l'usine électrique vers 1920. - Les travaux de construction de l'usine électrique vers 1920. - (Source : collection particulière)

Les travaux de construction de l'usine électrique vers 1920. - (Source : collection particulière)

La mobilisation a été préparée avant la guerre et en 1939-1940, la Manu monte rapidement en puissance et atteint ses objectifs de production.

Durant les années 1930, la Manu contribue au renouvellement de l'armement portatif, elle équipe en mitrailleuses la ligne Maginot puis les chars et les avions qui sont fabriqués en nombre après 1935.

En même temps elle se prépare pour une éventuelle mobilisation. Des bâtiments sont construits ou agrandis sur le site principal comme sur celui de la Brelandière, l'atelier central est refondu, la forge augmentée, les ateliers de fabrications mécaniques étendus. Le parc de machines est développé, l'alimentation en énergie électrique renforcée, Les outils et vérificateurs sont préparés d'avance pour une fabrication intensive.
A partir de 1936 les plans de réarmement entraînent un accroissement de l'activité et une augmentation de l'effectif qui progresse de 1.200 à 1.500 environ au moment de la mobilisation générale, le 1er septembre 1939.
Le programme de guerre est alors mis en application. La journée de travail est portée à 10 h, le travail de nuit est remis en place et comme en 1914 un recrutement massif débute, mais cette fois il a été préparé.
Ce sont d'abord des militaires, affectés spéciaux, que le ministère attribue à la Manu, au nombre prévu de 2.200. Ils constituent des « compagnies de renforcement » qui sont rebaptisées « compagnies de travailleurs militaires » en février 1940. Ils sont logés, difficilement, à la caserne de Châteauneuf, dans divers locaux privés réquisitionnés puis au printemps 1940 dans des baraquements construits aux Renardières.

En cinq mois les femmes passent de 80  à plus de 800

Les femmes retrouvent le chemin de la Manu. En cinq mois leur nombre passe de 80 à plus de 800. Près de 50 % d'entre elles sont des épouses de mobilisés. Enfin des civils non mobilisables sont recrutés, volontaires ou réquisitionnés car les ouvriers professionnels sont en nombre insuffisant. Parmi eux, des réfugiés alsaciens-lorrains.
Contrairement à la Première Guerre, il n'est pas fait appel aux travailleurs coloniaux ni aux étrangers, sauf un petit nombre sur réquisition. Et l'effectif total grimpe, il dépasse 5.000 en février 1940, les prévisions sont de 7.500 en juin.
En mai 1940, la cadence de production dépasse 10.000 armes automatiques par mois. La Manu a bien rempli son contrat, mais le 19 juin elle ferme ses portes car l'armée allemande se rapproche. Quelques jours plus tard, s'ouvre une autre page de son histoire, celle de l'Occupation.

Mercredi prochain, la Manu sous l'Occupation.